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Et que je pus en liberté
Récompenfer la nouveauté
D'une entreprise fi hardie,
Pour époux il fut accepté.
Les Dieux feuls daignerent paroître
A cet hymen précipité;
Car il n'étoit point-là de Prêtre;
Et comme vous pouvez penfer,
Des valets on peut se passer
Quand on eft fous les yeux du Maître.

Le foir le Satrape amoureux
Dans mon lit, fans cérémonie,
Vint m'expliquer fes tendres voeux.
Il crut, pour appaifer fes feux,
N'avoir qu'une fille jolie;
Il fut furpris d'en trouver deux.
Tant mieux, dit-il; car votre amie,
Comme vous, eft fort à mon gré;
J'aime beaucoup la compagnie;
Toutes deux je contenterai.
N'ayez aucune jaloufie.
Après fa petite leçon,
Qu'il accompagnoit de careffes,
Il vouloit agir tout de bon;
Il exécutoit fes promeffes,
Et je tremblois pour Agaton;
Mais mon Grec, d'une main guerriere,
Le faififfant par la criniere,

Et tirant fon eftramaçon,
Lui fit voir qu'il étoit garçon,
Et parla de cette manière.

Sortons tous trois de la maison,
Et qu'on me faffe ouvrir la porte
Faites bien figne à votre escorte
De ne fuivre en nulle façon :
Marchons tous les trois au rivage;
Embarquons-nous fur un efquif,
J'aurai fur vous l'oeil attentif;

Beisp. S. 1. B.

N

Point

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Point de gefte, point de langage;
Au premier figne un peu douteux,
Au clignement d'une paupiere,
A l'instant je vous coupe en deux,
Et vous jette dans la riviere.

'Le Satrape étoit un feigneur
Affez fujet à la frayeur,
Il eut beaucoup d'obéiffance;
Lorsqu'on a peur on eft fort doux.
Sur la nacelle en diligence
Nous l'embarquames avec nous.
Si-tôt que nous fumes en Grèce,
Son vainqueur le mit à rançon:
Elle fut en fonnante espèce;
Elle étoit forte, il m'en fit don:
Ce fut ma dot et mon douaire.
Avouez qu'il a fçu plus faire
Que le bel-efprit Ligdamon;
Et que j'aurois fort à me plaindre
S'il n'avoit fongé qu'à me peindre,
Et qu'à me faire une chanson,

Les Grecs furent charmés de la voix douce et vive,

Du naturel aifé, de la gaité naïve,

Dont la jeune Téone anima fon récit;

La grace en f'exprimant, vaut mieux que ce qu'on

dit.

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On applaudit, on rit, les Grecs aimoient à rire. Pourvu qu'on foit content, qu'importe qu'on admire?

Apamis f'avança les larmes dans les yeux; Ses pleurs étoient un charme, et la rendoient plus belle.

Les Grecs prirent alors un air plus férieux;
Et dès qu'elle parla, les coeurs furent pour elle.

Apamis

Apamis raconta fes malheureux amours
En mètres qui n'étoient ni trop longs ni trop courts;
Dix fyllabes par vers mollement arrangées
Se fuivoient avec art et fembloient négligées;
Le rithme en eft facile; il eft mélodieux;
L'hexametre eft plus beau, mais par fois ennuyeux.

APA MI S.

L'aftre cruel, fous qui j'ai vu le jour,
M'a fait pourtant naître dans Amathonte;
Lieux fortunés, où la Grèce raconte
Que le berceau de la mere d'Amour
Par les Plaifirs fut apporté fur l'onde;
Elle y naquit pour le bonheur du monde,
A ce qu'on dit, mais non pas pour le mien.
Son culte aimable, et fa loi douce et pure,
A fes fujets n'avoient fait que du bien,
Tant que fa loi fut celle de nature.
Le Rigorifme a fouillé fes autels;

Les Dieux font bons; les Prêtres font cruels.
Les Novateurs ont voulu qu'une Belle,
Qui par malheur deviendroit infidelle,
Iroit finir fes jours au fond de l'eau,
Où la Déeffe avoit eu fon berceau,
Si quelque amant ne fe noyoit pour elle.
Pouvoit-on faire une loi fi cruelle?
Hélas! faut-il le frein du châtiment

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Aux coeurs bien nés pour aimer conftamment?
Et fi jamais à la foibleffe en proie,
Quelque Beauté vient à changer d'Amant,
C'est un grand mal, mais faut-il qu'on la noye?

Tendre Vénus, vous qui fites ma joie
Et mon malheur, vous qu' avec tant de foin
J'avois fervie avec le beau Batile,
D'un coeur fi droit, d'un efprit fi docile,
Vous le fçavez, je vous prends à témoin,
Comme j'aimois, et fi j'avois befoin
Que mon amour fût nourri par la crainte.

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Voltaire.

Voltaire. Des plus beau noeuds la pure et douce étreinte
Faifoit un coeur de nos coeurs amoureux.

Batile et moi nous refpirions ces feux
Dont autrefois a brûlé la Déeffe.
L'aftre des Cieux en commençant fon cours,
En l'achevant contemploit nos amours;
La nuit fçavoit quelle étoit ma tendreffe.

Arénorax, homme indigne d'aimer,
Au regard fombre, au front trifte, au coeur traître,
D'amour pour moi parut f'envénimer,
Non f'attendrir; il le fit bien connoître:
Né pour haïr, il ne fut que jaloux;
Il distila les poisons de l'envie;
Il fit parler la noire calomnię.

O délateurs, monftres de ma patrie,
Nés de l'Enfer, hélas! rentrez-y tous,
L'art, contre moi, mit tant de vraisemblance,
Que mon Amant put même f'y tromper,
Et l'impofture accabla l'innocence.
Difpenfez-moi de vous développer
Le noir tiffu de fa trame fecrette;
Mon tendre coeur ne peut f'en occuper;
Il est trop plein de l'Amant qu'il regrette.
A la Deeffe, en vain, j'eus mon recours;
Tout me trahit; je me vis condamnée
A terminer mes maux et mes beaux jours
Dans cette mer où Vênus étoit née.

On me menoit au lieu de mon trépas:
Un peuple entier mouilloit de pleurs mes pas,
Et me plaignoit d'une plainte inutile,
Quand je reçus un billet de Batile,
Fatal écrit qui changeoit tout mon fort!
Trop cher écrit, plus cruel que la mort!
Je crus tomber dans la nuit éternelle
Quand je l'ouvris, quand j'apperçus ces mots:
Je meurs pour vous, fuffiez-vous infidelle.
C'en étoit fait; mon Amant dans les flots

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S'étoit

S'étoit jetté pour me fauver la vie.
On l'admiroit, en pouffant des fanglots.
Je t'implorois, ô Mort! ma feule envie,
Mon feul devoir! On eut la cruauté
De m'arrêter, lorsque j'allois le fuivre.
On m'observa, j'eus le malheur de vivre.
De l'impofteur la fombre iniquité

Fut mise au jour, et trop tard découverte.
Du talion il a fubi la loi;

Son châtiment répare-t-il ma perte?
Le beau Batile eft mort; et c'est pour moi!

Je viens à vous, ô juges favorables!
Que mes foupirs, que mes funebres foins
Touchent vos coeurs; que j'obtienne du moins
Un appareil à des maux incurables.

A mon Amant, dans la nuit du trépas,
Donnez le prix que ce trépas merite;
Qu'il le confole aux rives du Cocite,
Quand la moitié ne fe confole pas.
Que cette main, qui tremble et qui fuccombe,
Par vos bontés encor fe ranimant,
Puiffe à vos yeux écrire fur fa tombe,
„Athène et moi couronnons mon Amant.
Difant ces mots, les fanglots l'arrêtèrent;
Elle fe tut, mais les pleurs parlèrent,

Chaque juge fut attendri:
Pour Eglé d'abord ils penchèrent;
Avec Téone ils avoient ri;
Avec Apamis ils pleurèrent.
J'ignore, et j'en fuis bien marri,
Quel eft le vainqueur qu'ils nommèrent.

Au coin du feu, mes chers amis,
C'eft pour vous feul que je tranfcris
Ces contes tirés d'un vieux Sage.
Je m'en tiens à votre fuffrage;

N 3

C'eft

Voltaire.

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