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de Kant que l'argument du pari vient se heurter, parce qu'il implique une série de postulats métaphysiques que cette critique a dévoilés et rendus désormais impossibles.

Qu'on se reporte en effet au texte de Pascal. L'argument est rigoureux au point de vue mathématique : nous sommes obligés de parier, le gain et la perte sont également incertains; la seule grandeur dont la raison puisse faire état est la grandeur des enjeux. Il est irréprochable au point de vue moral: car il n'est pas juste de dire que Pascal nous propose un calcul ordinaire d'intérêts (comme fait par exemple La Bruyère dans le paragraphe des Esprits forts où il résume et affaiblit l'argument du pari); Pascal nous demande le sacrifice de tous nos intérêts sensibles, en vue d'une transformation totale de l'être qui nous obtienne, avec la vertu, la lumière et la beatitude ; il nous somme de tout subordonner à l'intérêt moral, l'homme ne connaît pas une forme plus haute de désintéressement. Cette dialectique de la raison et de la volonté aurait donc une force invincible si elle trouvait en elle-même son point de départ, c'est-à-dire si elle s'adressait, comme Pascal le prétend, à un sceptique effectif, sans faire appel à aucune donnée préalable, à aucune certitude venue d'ailleurs. Or en est-il bien ainsi ? Le sceptique doit choisir entre les plaisirs de Ja vie et la beatitude de l'éternité. L'expérience lui suffit pour concevoir, certains ou incertains, les plaisirs de la vie; mais la beatitude de l'éternité, comment appartiendra-t-elle jamais à une nature telle que la sienne ? Pour se représenter la chose comme possible, pour que le mot même de béatitude ait un minimum de sens, il faut que le moi ne consiste pas tout entier dans les manifestations particulières par lesquelles il apparaît aux autres et il s'apparaît à lui-même, il faut qu'il résiste à l'analyse qui le dépouille peu à peu de toutes les qualités qu'il s'attribuait comme proprement siennes. « Qu'est-ce que le moi? demande Pascal lui-même ? Comment aimer le corps ou l'âme sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent '. » Ou il n'y a pas de lien entre la personne que je suis aujourd'hui et l'être que Dieu appellera un jour à la félicité des élus, et toute possibilité de vérité religieuse disparaît; ou, par delà les qualités changeantes qui semblent le constituer, le moi demeure une substance identique, permanente,

1. Fr. 323.

qui est la base de son individualité dans le monde et qui est aussi le siège de la vie éternelle dans l'autre. En un mot, pour que notre sceptique entende seulement les termes de l'argument que présente Pascal, il faut qu'il consente à parler le langage de la métaphysique substantialiste, c'est-à-dire qu'il professe une de ces doctrines de philosophie dont Pascal a si superbement rejeté le concours. A plus forte raison faut-il qu'il parle le langage du dogmatisme ontologique, lorsqu'il invoque l'Être infini qui sert de garant à l'immortalité de l'ame : il ne suffit pas au sceptique que l'homme ne puisse pas trancher le problème de l'existence de Dieu, il lui apparaît qu'il ne peut même pas poser le problème, parce qu'il ne sait pas d'où il attribuerait à ses concepts la capacité de porter l'existence et comment de pures notions pourraient soudain être revêtues de l'être. Bref Pascal, qui est si profondément et si essentiellement dogmatique, s'est fait illu. sion sur son propre scepticisme ; il ne s'est pas rendu aussi pyrrhonien qu'il se l'imaginait. Ou plutôt, il s'adressait dans une civilisation chrétienne à des hommes qui avaient reçu une éducation chrétienne : la dialectique du pari devait rencontrer, pour s'y appuyer, le reste de ce premier état que la corruption du péché n'avait pas tout à fait effacé, dont le sacrement du baptême avait réveillé le souvenir; elle devait ouvrir la voie au repentir, et peut-être devenir le véhicule mystérieux de la grâce qui seule pourvoit à tout: Deus est qui operatur velle et perficere.

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Préface de la seconde partie : Parler de ceux qui ont traité de cette matière?.

J'admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu”. En adressant leurs discours aux impies, leur premier chapitre est de prouver la Divinité par les ouvrages de la nature .

242 Cf. B., 405; C., 380; P. R., XX, 1; Bos., II, iv, 1; Faug., II, 113 ;

Hav., XXII, 2 ; Mol., I, 137; Micu., 447. 1. Développement correspondant au fragment 62. : « Préface de la ire partie. Parler de ceux qui ont traité de la connaissance de soimême... » Les deux fragments figurent sur la même page du manuscrit, ils ont dû être dictés en même temps.

2. La ponctuation que nous suivons nous semble indiquée par le manuscrit. M. Michaut préfère ponctuer ainsi : parler de Dieu, en adressant leurs discours aux impies. Leur premier chapitre...

3. Sur les difficultés qu'a soulevées ce début, voir les Pièces justificatives, p. clxxvi, et Nicole : Discours contenant en abrégé les preuves actuelles de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme : « Il y en a d'abstraites et de métaphysiques, comme j'ai dit, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier. » — de l'existence de Dieu par l'ordre de la nature a été introduite dans Ja philosophie occidentale par Socrate. Cicéron dans le De Natura

- La preuve

Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise s'ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certain (que ceux]' qui ont la foi vive dedans le cæur voient incontinent que tout ce qui est n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière s'est éteinte, et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce, qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu'ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance, ne trouvent qu'obscurité et ténèbres ; dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent, et qu'ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet, le cours de la lune et des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles ; et je vois par raison et par expé

que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris.

Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connaît mieux les choses qui sont de Dieu, en parle. Elle dit au contraire que Dieu est un Dieu caché ; et que, depuis la corruption de la nature, il les a

rience

a

deorum, Sénèque dans le De Beneficiis l'ont développée amplement, et elle est reprise par Fénelon du point de vue chrétien, par Bernardin de Saint-Pierre du point de vue déiste. Pascal la trouvait plus particulièrement chez les trois apologistes dont il se proposait de parler ici : Raymond Sebon, Charron et Grotius. Cf. fr. 556.

1. Ces mots ne sont pas dans le manuscrit.

2. Correction ; la phrase écrite d'abord sous la dictée de Pascal était : (Prétend de l'avoir achevée sans preuve.]

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