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monsieur; pourrais-je vous être bon à quelque chose ?' *Vous me feriez bien plaisir si vous vouliez y mettre ma redingote.' • Très-volontiers; où la déposerai-je en arrivant?' Oh! ne vous inquiétez pas de cela : je serai dedans.

en

Maréchal, les premiers sentiments sont toujours les plus naturels.'

Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité.

34. Les Canards.-On appelle aujourd'hui canard un nouvelle plus ou moins absurde, à laquelle on donne cours lui prêtant une forme vraisemblable, pour renchérir sur les nouvelles ridicules que les journaux nous apportent chaque matin. Voici, selon quelques amateurs d'antiquités, l'origine de ce nom. Cornelissen, savant naturaliste, avait fait annoncer dans les colonnes d'une feuille publique qu'on venait de faire une expérience intéressante, bien propre à constater l'étonnante voracité des canards. On avait réuni vingt de ces volatiles; l'un d'eux avait été haché menu avec ses plumes et servi aux dix-neuf autres, qni en avaient avalé gloutonnement les débris; l'un de ces derniers, à son tour, avait servi immédiatement de pâture aux dix-huit suivants, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui se trouvait, par le fait, avoir dévoré ses dixneuf confrères dans un temps déterminé très-court. Tout cela, spirituellement raconté, obtint un succès que l'auteur était loin d'en attendre. Cette petite histoire fut répétée de proche en proche par tous les journaux et fit le tour de l'Europe. Elle était à peu près oubliée depuis une vingtaine d'années, lorsqu'elle nous reyint d'Amérique avec tous les développements qu'elle n'avait point dans son origine, et avec une espèce de procès-verbal de l'autopsie du dernier survivant. On finit par rire de l'historie du canard, mais le mot resta.

36.-Zeuxis et Parrhasius, deux fameux peintres de l'antiquité,épris d'une noble émulation, entrèrent un jour en lice, et se disputèrent le prix proposé à leurs rares talents. Zeuxis parut le premier avec un tableau qui représentait un enfant portant une corbeille de raisins. Ces fruits étaient rendus avec tanti de vérité, que les oiseaux, s'y trompant, s'approchèrent pour les becqueter. Parrhasius vint ensuite. Il avait peint sur son tableau un rideau. Son rival, fier du suffrage des oiseaux, se flattait déjà de la victoire. • Tirez votre rideau, lui dit-il d'un ton qu'animait l'amour-propre; 'voyons votre ouvrage' “Tirez-le vous-même,' répond tranquillement Parrhasius, et jugez.' Zeuxis, s'approchant, porte la maine sur le tableau; mais quelle est sa surprise en ne trouvant, au lieu d'un rideau, que des couleurs! It s'avoue vaincu ; et, trouvant moins difficile de tromper les oiseaux que les yeux d'un peintre, il rend, le premier, hommage au triomphe de son antagoniste.

37. Dix Mille Livres de Rente. Quand j'avais dix-huit ans-je vous parle d'une époque bien éloignéej'allais, durant la belle saison, passer la journée du dimanche à Versailles, ville qu'habitait ma mère.

En sortant des barrières, j'étais toujours sûr de trouver un grand pauvre qui criait d'une voix glapissante: La charité, s'il vous plaît, mon bon Monsieur! De son côté, il était bien sûr d'entendre résonner dans son chapeau une grosse pièce de deux sous.

Un jour que je payais mon tribut à Antoine c'était le nom de mon pensionnaire_il vint à passer un petit monsieur poudré, sec, vif, et à qui Antoine adressa son mémento criard : La charité, s'il vous plaît, mon bon Monsieur! Le passant s'arrêta, et, après avoir considéré quelques moments le pauvre: Vous me paraissez,' lui ditil, “intelligent et en état de travailler : pourquoi faire un si vil métier? Je veux vous tirer de cette triste situation et vous donner dix mille livres de

35.-Le comte d'Alb- officier des gardes du corps, désirant aller de Versailles à Paris, entendit dans une société le marquis de M- qu'il ne connaissait pas, dire qu'il comptait faire ce petit voyage ce même jour. Il l'aborde, et, avec cette gaîté de Gascon qu'il avait conservée aussi bien que l'accent national: Monsieur,' lui dit-il, vous allez aujourd'hui à Paris, sans doute dans votre voiture?' Oui,

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rente.' Antoine se mit à rire, et moi aussi. "Riez tant que vous le voudrez,' reprit le monsieur poudré, 'mais suivez mes conseils, et vous acquerrez ce que je vous promets. Je puis d'ailleurs vous prêcher d'exemple: j'ai été aussi pauvre que vous; mais, au lieu de mendier, je me suis fait une hotte avec un mauvais panier, et je suis allé dans les villages et dans les villes de province, demander, non aumônes, mais de vieux chiffons, qu'on me donnait gratis et que je revendais ensuite, un bon prix, aux fabricants de papier. Au bout d'un an, je ne de. mandais plus pour rien les chiffons, mais je les achetais, et j'avais en outre une charrette et un âne pour faire mon petit commerce.

38. Suite.—Cinq ans après, je possédais trente mille francs, et j'épousais la fille d'un fabricant de papiers, qui m'associait à sa maison de commerce, peu achalandée, il faut le dire; mais j'étais jeune encore, j'étais actif, je savais travailler et m'imposer des privations. A l'heure qu'il est, je possède deux maisons à Paris, et j'ai cédé ma fabrique de papier à mon fils, à qui j'ai enseigné de bonne heure le goût du travail et de la persévérance. Faites comme moi, l'ami, et vous deviendrez riche comme moi.'

Là-dessus, le vieux monsieur s'en alla, laissant Antoine tellement préoccupé, que deux dames passèrent sans entendre l'appel criard du mendiant: La charité, s'il vous plaît.

En 1815, pendant mon exil à Bruxelles, j'entrai un jour chez un libraire pour y faire emplette de quelques livres. Un gros et grand monsieur se promenait dans le magasin, et donnait des ordres à cinq ou six commis.

Nous nous regardâmes l'un l'autre comme des gens qui, sans pouvoir se reconnaître, se rappelaient cependant qu'ils s'étaient vus autrefois quelque part. "Monsieur,' me dit à la fin le libraire, “il y a vingt-cinq ans, n'alliez-vous pas souvent à Versailles, le dimanche ? Quoi ! Antoine, c'est vous!' m'écriai-je. •Monsieur, répliqua-t-il, vous le voyez, le vieux monsieur poudré avait raison ; il m'a donné dix mille livres de rente.'

cognito, à la manière du sultan des Mille et une Nuits.

Dans ces excursions à travers la ville, il était toujours vêtu d'une redingote grise, entièrement boutonnee sur la poitrine. Il portait un chapeau rond à larges bords. Impatient de voir le monument de la place Vendôme terminé, il voulut le visiter luimême. Dans ce but, il sortit du palais avant le jour, suivi d'un grand-marechal du palais; il traversa: le jardin des Tuileries, et se rendit sur la place Vendôme au moment où le crépuscule commençait à poindre.

Après avoir examiné la gigantesque charpente dans tous ses détails, et s'être promené à l'entour pendant trois quarts d'heure, l'empereur continua son chemin, en suivant la rue Napoléon (aujourd'hui la Rue de la Paix), et, tournant à droite, il remonta le boulevard en disant gaîment à Duroc: • Il faut que messieurs les Parisiens soient bien paresseux dans ce quartier, puisque toutes les boutiques sont encore fermées, quoiqu'il fasse grand jour.'

Tout en causant il arriva devant les Bains - Chinois, dont le restaurant avait depuis peu été repeint à neuf. Si nous entrions là pour déjeuner?' dit Napoléon à Duroc.

“Qu'en pensez-vous ? Cette tournée ne vous a-telle pas donné de l'appétit?'

..Sire, c'est trop tôt; il n'est encore que huit heures.

• Bah! bah! votre montre retarde toujours. Moi, j'ai faim.' Et l'empereur entre dans le café, s'assied à une table, appelle le garçon, et lui demande des côtelettes de mouton, une omelette aux fines herbes (c'étaient ses mets favoris), et du vin de Chambertin.

Après avoir mangé de très-bon appétit et avoir pris une demi-tasse de café, qu'il prétendit être meilleur que celui qu'on lui servait habituellement aux Tuileries, il appelle le garçon, lui demande la carte, et se lève, en disant à Duroc: ‘Payez, et rentrons; il est temps.' Puis, se posant sur le seuil de la porte du café, les mains croisées sur le dos, il se met à siffler entre ses dents un récitatif italien.

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39. Le Déjeuner de Napoléon.-L'une des plus habituelles fantaisies de Napoléon, c'était de parcourir Paris in

40. Suite.-Le grand-maréchal s'étant levé en même temps que l'empereur, et, après avoir vainement fouillé toutes ses poches, il acquit enfin la certitude que, dans la précipitation qu'il avait mise le matin à s'habiller, il avait oublié sa bourse. Or, il savait que Napoléon ne portait jamais d'argent sur lui : il hésitait dans le parti qu'il avait à prendre. Le garçon attendait. Le total montait à douze francs. Pendant cet incident, l'empe-' reur, qui n'a rien vu, peu habitué à ce qu'on le fasse attendre, ne conçoit pas la lenteur que met Duroc à le rejoindre: déjà même il a tourné la tête plusieurs fois de son côté, en disant d'un ton d'impatience: “Allons! dépêchons; il se fait tard.'

En effet, déjà les pourvoyeurs campagnards arrivaient de tous côtés ; les laitières et les porteurs d'eau circulaient.

Le grand-maréchal prend enfin son parti, et, s'approchant de la maîtresse du café, qui se tient au comptoir, lui dit d'un ton poli, mais un peu honteux :

Madame, mon ami et moi sommes sortis ce matin un peu précipitamment; nous avons oublié de prendre notre bourse Mais je vous donne ma parole que dans une heure je vous enverrai le montant de cette carte.'

•C'est possible, monsieur,' reprit froidement la dame; mais je ne vous connais ni l'un ni l'autre, et tous les jours je suis attrapée de la même manière. Vous sentez que .' Madame, nous sommes des gens d'honneur, des officiers de la garde.' Qui, jolies pratiques, en effet, que les officiers de la garde!'

41. Suite.—Madame,' dit le garçon de café à la maîtresse, “puisque ces messieurs ont oublié de prendre de l'argent, je réponds pour eux, persuadé que ces braves officiers ne voudront pas faire tort à un pauvre garçon de café. Voici les douze francs.' • Autant de perdu pour vous,' fit la limonadière.

Chemin faisant, Duroc raconta à l'empereur son aventure. Napoléon en rit de bon coeur. Le lendemain, un officier d'ordonnance, auquel le grand. maréchal avait donné des instructions précises, entrait au café des BainsChinois, et, s'adressant à la maîtresse de la maison : “Madame, n'est-ce pas ici que deux messieurs, vêtus l'un et l'autre de redingotes grises, sont venus déjeuner hier, et que, n'ayant pas d'argent • Oui, monsieur,' répond la dame.

• Eh bien, madame, c'était Sa Majesté l'empereur et monseigneur le

grand-maréchal du palais . . Puis-je parler au garçon qui a payé pour eux ?

La dame sonne, et.se trouve presque mal. Mais l'officier, s'adressant au garçon, lui remet un roulean de cinquante napoléons. Ce garçon s'appelait Durgens. Quelques jours après il fut placé valet de pied dans la maison de l'empereur.

42. Charles-Quint et les Brigands.Un beau jour de printemps, CharlesQuint, alors simple roi des Espagnes, chassait dans une forêt de la VieilleCastille. Un violent orage qui vint à éclater, tout-à-coup sépara le roi de sa suite, et le força de chercher promptement l'asile le plus prochain. Cet asile fut une caverne formée tout naturellement par la preeminence d'un bloc énorme de rochers. Joyeux d'avoir cet abri tutélaire, Charles descend aussitôt de cheval ...; mais jugez quelle est sa surprise, lorsqu'à la lueur d'un éclair il aperçoit tout près de lui quatre hommes de fort mauvaise mine, armés des pieds à la tête, et qui semblent plongés dans un profond sommeil. Il fait deux pas vers l'un d'eux; soudain le dormeur se lève sur ses pieds et lui dit: Vous ne vous douteriez jamais, señor caballero, du rêve étonnant que je viens de faire. Il me semblait que votre manteau de velours passait sur mes épaules.' Et en disant ces mots, le voleur dégrafe le manteau du roi et s'en empare.

Señor escudero,' ajouta le second, ‘j'ai rêvé que j'échangeais ma résille contre votre belle toque à plumes.'

• Et moi,' dit un troisième, que je trouvais un coursier magnifique sous ma main.'

Mais, camarades,' s'écria alors le quatrième, que me restera-t-il, avec vos rêves ?'

• Eh! par Saint Jacques, cette chaîne d'or et ce sifflet d'argent,' reprit le premier, en apercevant ces joyaux appendus au cou du prince.

** Tu as, ma foi, raison,' dit l'autre. Et aussitôt sa main s'avança pour saisir les objets.

C'est au mieux, mes amis,' dit alors Charles-Quint, mais avant de vous livrer ce bijou, je veux vous en montrer l'usage, et aussitôt, prenant le sifflet, il en tira un son aigu et prolongé.

A ce bruit, plusieurs seigneurs de la suite du roi s'avancent vers la caverne, et bientôt cent personnes entourent le

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monarque. Lorsque le roi vit tous ses gens réunis, il se tourna vers les quatre bandits restés stupéfaits.

• Mes braves,' leur dit-il, 'j'ai rêvé aussi, moi: c'est qu'avant une heure vous seriez pendus.

Quelques instants après les voleurs étaient accrochés à des arbres.

• Ah! bien oui, lieutenant; mieux que ça. Colonel peut-être ?' *Mieux que ça, vous dit-on. Comment! diable,' dit l'autre en se rencognant aussitôt dans la calèche, seriez-vous feld-maréchal ?' • Mieux que ça.' 'Ah! mon Dieu, c'est l'Empereur.' Lui-même,' dit Joseph. Le sergent se confond en excuses, et supplie l'Empereur d'arrêter pour qu'il puisse descendre. Non pas,ʼlui dit Joseph ; 'après avoir mangé mon faisan, vous seriez trop heureux de vous débarrasser de moi si promptement; j'entends bien que vous ne me quittiez qu'à votre porte :' et il l'y descendit.

43. Mieux que ça.-Un jour quel'empereur Joseph II., revêtu d'une simple redingote boutonnée, accompagné d'un seul domestique sans livrée, était allé dans une calèche à deux places qu'il conduisait lui-même, faire une promenade du matin aux environs de Vienne, il fut surpris par la pluie, comme il reprenait le chemin de la ville.

Il en était encore éloigné, lorsqu'un piéton, qui regagnait aussi la capitale, fait signe au conducteur d'arrêter, ce que Joseph II. fait aussitôt. Monsieur,' lui dit le militaire (car c'était un sergent), 'y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander une place à côté de vous ? cela ne vous gênerait pas prodigieusement, puisque vous êtes seul dans votre calèche, et ménagerait mon uniforme que je mets aujourd'hui pour la première fois. Ménageons votre uniforme, mon brave,' lui dit Joseph,

et mettez-vous là. D'où venez-vous ? • Ah!' dit le sergent, je viens de chez un garde-chasse de mes amis, où j'ai fait un fier déjeuner.' Qu'avez-vous donc mangé de si bon ? ' Devinez.' Que sais-je, moi, une soupe à la bière ? ' Ah! bien oui, une soupe; mieux que ça.' •De la choucroute. Mieux que ça.' Une longe de veau?' • Mieux que ça, vous dit-on.'. 'Oh! ma foi, je ne puis plus deviner,' dit Joseph. Un faisan, mon digne homme, un faisan tiré sur les plaisirs de sa Majesté,' dit le camarade, en lui frappant sur la cuisse. • Tiré sur les plaisirs de sa Majesté, il n'en devait être que meilleur?' •Je vous en réponds.'

44. Suite. Comme on approchait de la ville, et que la pluie tombait toujours, Joseph demanda à son compagnon dans quel quartier il logeait. Monsieur, c'est trop de bonté, je craindrais d'abu

• Non, non,' dit Joseph, votre rue?' Le sergent, indiquant sa demeure, demanda à connaître celui dont il recevait tant d'honnêtetés. “A votre tour,' dit Joseph, derinez.' Monsieur est militaire, sans doute!' •Comme dit Monsieur.' Lieutenant ?'

45. Don Quichotte.-Don Quichotte aperçut trente ou quarante moulins à vent, et regarılant son écuyer: Ami,' dit-il, la fortune vient au-devant de nos souhaits. Vois-tu là-bas ces géants terribles ? Ils sont plus de trente; n'importe, je vais attaquer ces fiers ennemis de Dieu et des hommes. Leurs dépouilles commenceront à nous enrichir.' “Quels géants?' répondit Sancho. *Ceux que tu vois avec ces grands bras qui ont peut-être deux lieues de long. Mais, Monsieur, prenez-y garde; ce sont des moulins à vent; et ce qui vous semble des bras n'est autre chose que leurs ailes.' 'Ah, mon pauvre ami, l'on voit bien que tu n'es pas encore expert en aventures. Ce sont des géants, je m'y connais. Si tu as peur, éloigne-toi, va quelque part te mettre en prière, tandis que j'entreprendai cet inégal et dangereux combat.' En disant ces paroles, il piqua des deux, sans écouter le pauvre Sancho, qui se tuait de lui crier que ce n'étaient point des géants, mais des moulins, et sans se désabuser davantage, à mesure qu'il en approchait. • Attendez-moi,' disait-il, attendez-moi, lâches brigands, un seul chevalier vous attaque,'

46. Suite.- A l'instant un peu de vent s'éleva, et les ailes se mirent à tourner.

Oh! vous avez beau faire,'ajouta Don Quichotte ; 'quand vous remueriez plus de bras que le géant Briarée, vous n'en serez pas moins punis. Il dit, embrasse son écu, et en se recommandant à Dulcinée, tombe, la lance en arrêt, sur l'aile du premier moulin, qui l'enlève lui et son cheval et les jette à vingt pas l'un de l'autre. Sancho se pressait d'accourir au plus grand trot de son âne. Il eut bien de la peine à relever son maître, tant la chute avait été lourde. "Eh! Dieu me soit en aide,' dit-il, je vous crie depuis une heure que ce sont des moulins à vent. Il faut en avoir d'autres dans la tête pour ne pas le voir tout de suite.' •Paix ! paix !' répondit le héros; c'est dans le métier de la guerre que t'on se voit le plus dépendant des caprices de la fortune, surtout lorsqu'on a pour ennemi ce redoutable enchanteur Freston. Je rois bien ce qu'il vient de faire : il a changé les géants en moulins, pour me dérober la gloire de les vaincre.

ser de

noire, avec le vent, la neige et la pluie. Son compagnon de voyage, après avoir dormi quelques heures, se mit en route dans un chariot traîné par de forts chevaux. A quelques milles il rencontra, au point du jour, le roi de Suède qui, ne pouvant plus faire marcher sa monture, s'en allait de son pied gagner la poste prochaine.

47. Charles XII.- Dès que Charles XII eut atteint les frontières de la Turquie, il congédia toute sa suite, et ne prit avec lui que During. A la fin de la première journée, après avoir couru sans relâche, le jeune During, qui n'était pas endurci à ces fatigues excessives comme le roi de Suède, s'

s'évanouit en descendant de cheval. Le roi, qui ne voulait pas s'arrêter un moment sur la route, demanda à During, quand celui-ci fut revenu à lui, combien il avait d'argent. During ayant répondu qu'il avait environ mille écus en or: Donne m'en la moitié,' dit le roi, je vois bien que tu n'es pas en état de me suivre; j'achèverai la route tout seul.' During le supplia de daigner se reposer du moins trois heures, l'assurant qu'au bout de ce temps il serait en état de remonter à cheval et de suivre sa majesté; il le conjura de penser à tous les risques qu'il allait courir.

49. Suite.-Un jour que ce roi dictait à Stralsund des lettres pour la Suède à un secrétaire, une bombe tomba sur la maison, perça le toit, et vint éclater près de la chambre même du roi. La moitié du plancher tomba en pièces; le cabinet où le roi dictait, étant pratiqué en partie dans une grosse muraille, ne souffrit point de l'ébranlement, et, par un bonheur étonnant, nul des éclats qui sautaient en l'air n'entra dans ce cabinet, dont la porte était ouverte. Au bruit de la bombe et au fracas de la maison qui semblait tomber, la plume échappa de la main du secrétaire. "Qu'y a-t-il donc?' lui dit le roi d'un air tranquille, pourquoi n'écrivez-vous pas ? Celui-ci ne put répondre que ces mots “Eb, sire, la bombe!' · Hé bien,' reprit le roi,‘qu'a de commun la bombe avec la lettre que je vous dicte? Continuez!'

nouveau.

48. Suite. Le roi, inexorable, se fit donner les cinq cents écus, et demanda des chevaux. Alors During, effrayéde la résolution du roi, s'avisa d'un stratagème innocent: il tira à part le maître de poste, et lui montrant le roi de Suède : "Cet homme,' lui dit-il, est mon cousin; nous voyageons ensemble pour la même affaire; il voit que je suis malade, et ne veut pas seulement m'attendre trois heures; donnezlui, je vous prie, le plus méchant cheval de votre écurie, et cherchez-moi quelque chaise ou quelque chariot de poste.' I mit deux ducats dans la main du maître de poste, qui satisfit exactement à toutes ses demandes. On donna au roi un cheval rétif et boiteux. Le monarque partit seul à dix heures du soir dans cet équipage, au milieu d'une nuit

50. Un Nez Gelé.Les premiers jours où St. Petersbourg eut revêtu sa robe blanche furent pour moi des jours de curieux spectacle, car tout m'était

Je ne pouvais surtout me lasser d'aller en traîneau, car il y a une volupté extrême à se sentir entraîné, sur un terrain poli comme une glace, par des chevaux qu'excite la vivacité de l'air, et qui, sentant à peine le poids de leur charge, semblent voler plutôt que courir, Ces premiers jours furent d'autant plus agréables pour moi, que l'hiver ne se montra que petit à petit, de sorte que j'arrivai, grâce à mes fourrures, jusqu'à 20 degrés presque sans m'en être aperçu.

Un jour, comme le ciel était trèzbeau, quoique l'air fût plus vif que je ne l'avais encore senti, je me décidai à faire mes courses en me promenant ; je m'enveloppai d'une grande redingote d'astracan, je m'enfonçai un bonnet fourré sur les oreilles, je roulai autour de mon cou une cravate de cachemire, et je m'aventurai dans la rue, n'ayant de toute ma personne que le bout du nez en l'air,

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