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centre de ce cercle, j'y vois le soleil. S'il n'effaçait point les étoiles, en poussant ma vue en ligne droite au delà du soleil, je le verrais nécessairement répondre à quelques étoiles fixes; mais je vois aisément pendant la nuit à quelles étoiles il a répondu le jour, et c'est exactement la même chose. Si la terre ne changeait point de place sur le cercle où elle est, je verrais toujours le soleil répondre aux mêmes étoiles fixes ; mais dès qu'elle change de place, il faut que je le voie répondre à d'autres. C'est là le rivage qui change tous les jours; et comme la terre fait son cercle en un an autour du soleil, je vois le soleil, en l'espace, d'une année, répondre successivement à diverses étoiles fixes qui composent un cercle. Ce cercle s'appelle le zodiaque.-F01tenelle.

rahle: je perdis partie, revanche et le tout: les moitiés suivirent; le tout en fut. J'étais piqué; lui, beau joueur, il ne me refusa rien, et me gagna tout. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles; mais comme il vit que je ne mettais pas au jeu, il me dit qu'il était tard, qu'il fallait qu'il allât voir ses chevaux, et se retira, me demandant pardon de la liberté grande.Hamilton.

67.-Je commençais à être enfumé comme un jambon; et, m'ennuyant du tabac et des questions, je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac, en attendant que nos geas eussent soupé. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu'il y consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.

Je lui gagnai partie, revanche et le tout dans un clin d'oeil. Brinon arriva sur la fin de la troisième partie; il commença par me faire des répriinandes de ce que je m'encanaillais avec un vilain monstre comme cela. J'eus beau lui dire que c'était un gros marchand qui avait force pistoles et qui ne jouait non plus qu'un enfant: Lui, marchand, monsieur le chevalier!' «Tais-toi, vieux fou,' lui disje;' je lui veux gagner quatre ou cinq cents pistoles avant de me coucher.' En disant cela, je mis Brinon dehors, avec défense de rentrer ou de nous interrompre.

Le jeu fini, le Suisse déboutonna son haut-de-chausse pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets, et, me le présentant, il me demanda pardon de la liberté grande, et voulut se retirer. Ce n'était pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser; que je ne voulais pas de son argent, et que je lui jouerais les quatre pistoles dans un tour unique. ll en fit quelques difficultés ; mais il se rendit à la fin, et les regagna. J'en fus piqué; j'en rejouai une autre: la chance tourna; le dé lui devint favo

68.-Deux mois après, nous eûmes une chaude alarme au palais épiscopal. L'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement et on lui donna de si bons remèdes que quelques jours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je remarquai bien dès le premier discours qu'il composa. Je ne trouvais pas, toutefois, la différence qu'il y avait de celui-là aux autres assez sensible pour conclure que l'orateur commençait à baisser. j'attendis encore une homélie pour mieux savoir à quoi m'en tenir. Oh! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rebattait, tantôt il s'élevait trop haut, ou descendait trop bas. C'était un discours diffus, une rhétorique de régent usé, une capucinade.

Je ne fus pas le seul qui y pris garde. La plupart des auditeurs, quand il la prononça, coinme s'ils eussent été aussi gagés pour l'examiner, se disaient tout bas les uns aux autres: Voilà un sermon qui sent l'apoplexie. Allons, monsieur l'arbitre des homélies,' me dis-je alors à moi-même, "préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que' monseigneur tombe. Vous devez l'en avertir, non-seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenir. En ce cas-là, vous savez ce qu'il en arriverait: vous seriez biffé de son testament.'

69.-Je n'étais plus embarrassé que d'une chose. Je ne savais de quelle façon entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras en me demandant ce qu'on disait de lui dans le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours. Je répondis qu’on admirait toujours ses homélies, mais qu'il me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres affecté l'auditoire. • Comment donc, mon ami,' répliquat-il avec étonnement, . aurait-elle trouvé quelque Aristarque?' Non, monseigneur,' lui repartis-je, non : ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer. Il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi ?'

Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un souris forcé : Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût ?'. Je ne dis pas cela, monseigneur,' interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoique un peu au-dessous de vos autres ouvrages.' 'Je vous entends,' répliqua-t-il; je vous parais baisser, n'est-ce pas ? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite.' Je n'aurais pas été assez hardi,' lui dis-je, pour vous parler si librement si votre grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très-humblement de me point savoir mauvais gré de ma hardiesse.' A Dieu ne plaise,' interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche! Il faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée.'— Le Sage.

70.– Tout le peuple d'une ville s'était assemblé dans une grande place pour voir jouer des pantomimes. Parmi ces acteurs, il y en avait un qu'on applaudissait à chaque moment. Ce bouffon, sur la fin du jeu, voulut clore la séance par un spectacle nouveau. Il parut seul sur la scène, se baissa, se couvrit la tête de son manteau, et se mit à contrefaire le cri d'un cochon de lait. Il s'en acquitta de manière qu'on s'imagina qu'il en avait un véritablement sous ses habits. On lui cria de secouer son manteau et sa robe, ce qu'il fit; et comme il ne se trouva rien dessous, les applaudissements se renouvelèrent avec plus de

fureur dans l'assemblée. Un paysan, qui était du nombre des spectateurs, fut choqué de ces témoignages d'admiration. • Messieurs,' s'écria-t-il, 'vous avez tort d'être charmés de ce bouffon; il n'est pas si bon acteur que vous le croyez. Je sais mieux faire que lui le cochon de lait; et, si vous en doutez, vous n'avez qu'à revenir ici demain à la même heure.' Le peuple, prévenu en faveur du pantomime, se rassembla le jour suivant en plus grand nombre, et plutôt pour siffler le paysan que pour voir ce qu'il savait faire. Les deux rivaux parurent sur le théâtre. Le bouffon commença, et fut encore plus applaudi que le jour précédent. Alors le villageois, s'étant baissé à son tour, et enveloppé de son manteau, tira l'oreille à un véritable cochon qu'il tenait sous son bras, et lui fit pousser des cris perçants. Cependant l'assistance ne laissa pas de donner le prix au pantomime, et chargea de huées le paysan, qui, montrant tout à coup le cochon de lait aux spectateurs : •Messieurs,' leur dit-il, ce n'est pas moi que vous sifflez, c'est le cochon luimême. Voyez quels juges vous êtes !' -Le Sage.

71.-Le samedi 31 août, la nuit et la journée furent détestables. Le roi n'eut que de rares et de courts instants de connaissance. La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède du feu abbé Aignan, que la duchesse du Maine avait envoyé proposer, qui était un excellent remède pour la petite vérole. Les médecins consentaient à tout, parce qu'il n'y avait plus d'espérance. Vers onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita des prières d'une voix si forte qu'elle se faisait entendre à travers celle du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit: "Ce sont là les dernières grâces de l'église. Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois : Nunc et in hora mortis ; puis dit: 'O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir!' Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, à huit heures un

ne

quart du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne.-Saint-Simon.

72.-Qui n'admire la majesté, la pompe, la magnificence, l' enthousi. asme de Bossuet et la vaste étendue de ce génie impétueux, fécond, sublime ? Qui conçoit, sans étonnement, la profondeur 'incroyable de Pascal, son raisonnement invincible, sa mémoire surnaturelle, sa connaissance universelle et prématurée ? Le premier élève l'esprit; l'autre le confond et le trouble. L'un éclate comme un tonnerre dans un tourbillon orageux, et par ses soudaines hardiesses échappe aux génies trop timides; l'autre presse, étonne, illumine, fait sentir despotiquement l'ascendant de la vérité; et, comme si c'etait un être d'une autre nature que nous, sa vive intelligence explique toutes les conditions, toutes les affections et toutes les pensées des hommes, et paraît toujours supérieure à leurs conceptions incertaines.

Mais toi qui les a surpassés en aménités et en grâces, ombre illustre, aimable génie; toi qui fis régner Ja vertu par l'onction et par la douceur, pourrais-je oublier la noblesse et le charme de ta parole lorsqu'il est question d'éloquence? Né pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois, ta voix ingénue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans, et défendit contre les artitices de la flatterie la cause adandonnée des peuples. Quelle bonté de ceur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! Quel éclat de paroles, d'images ! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre? Qui orna jamais la raison d'une si touchante parure? Que de trésors d'abondance dans ta riche simplicité ô Fénélon ! Vauvenargues.

73.-Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'ex. travagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si javais été envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres; si j'étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi; les femmes même faisaient un arc-en-ciel nuancé de

mille couleurs, qui m'entourait. Si j'étais au spectacle, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n'a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient jamais sortis de leur chambre qui disaient entre eux: il faut avouer qu'il a l'air bien persan.

Chose admirable! je trouvais de mes portraits partout; je me voyais multiplier dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m'avoir pas assez vu.

74.–Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge: je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare; et, quoique j'aie très-bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville où je n'étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avait fait perdre en un instant l'at. tention et l'estime publique; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux, Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu'on m'eût regardé et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche: mais si quelqu'ur, par hasard, apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement: *Ab! ah ! monsieur est Persan! c'est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Persan ?-Montesquieu.

75.-Nabussan'était un des meilleurs princes de l'Asie; ce bon prince était toujours loué, trompé, volé: c'etait à qui pillerait ses trésors. Le receveur général de l'île de Serendib donnait toujours cet exemple, fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait; il avait changé de trésorier plusieus fois ; mais il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours a sa majesté et la plus grosse aux administrateurs.

Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. Vous, qui savez, tant de belles choses,' lui dit-il, ne sauriezvous pas le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point?' •Assurément,' répondit Zadig ; * je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes.'

76.-Le roi, charmé, lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. «Il n'y a,' dit Zadig, •qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme.' • Vous vous moquez,' dit le roi; 'voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances ! Quoi! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le plus habile!' "Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig ; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme.' Zedig parlait avec tant de confiance que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. • Je n'aime pas le surnaturel,' dit Zadig; les gens et les livres à prodiges m'ont toujour déplu: si votre majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée.' Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné d'entendre que ce secret était simple que si on le lui avait donné pour un miracle: “Or bien,' dit-il, faites comme vous l'entendrez.' •Laissez-moi faire,' dit Zadig, 'vous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez.'

le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, sa majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés. «Quels fripons!' disait tout bas Zadig. Un seul d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. “Ah! l'honnête homme! le brave homme!' disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galarie, avait rempli ses poches, et pouvait à peine Inarcher. Le roi fut fâché pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il y eût eu soixante et trois filous La galerie obscure fut appelée le corridor de la tentation.Voltaire.

77.--Le jour même il fit publier, au nom du roi, qui tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendire, en habits de soie légère, le premier de la lune du crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante-quatre.

On avait fait venir des violons dans un salon voisin ; tout était préparé pour le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Une huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l’un après l'autre, par ce passage, dans lequel on

78.--On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance audevant de lui. L'incendie augmente, l'orient paraît tout en flammes: à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre; à chaque instant on croit le voir paraître: on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair, et remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres s'efface et tombe; l'homme reconnaît son séjour, et lo trouve embelli. La verdure a pris, durant la nuit, une vigueur nouvelle, le jour naissant qui l'éclaire, les premiers rayons qui la dorent la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l'ail la lumière et et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie : en ce moment pas un seul ne se tait. Leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée; il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. Il y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne résiste: un spectacle si grand, si beau, si délicieux n'en laisse aucun de sangfroid.-- J. J. Rousseau.

L

79. - L'écureuil est un joli petit animal qui n'est qu'à demi sauvage et qui, par sa gentillesse, par sa docilité, par l'innocence de ses meurs, mériterait d'être épargné; il n'est ni carnassier ni nuisible, quoiqu'il saisisse quelquefois des oiseaux; sa nourriture sont des fruits, des amandes, des noisettes, de la faîne et du gland; il est propre, leste, vif, très-alerte, trèséveillé, très-industrieux; il a les yeux pleins de feu, la physionomie tine, le corps nerveux, les membres très-dispos; sa jolie figure est encore reliaussée, parée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jusque dessus sa tête, et sous laquelle il se met à l'ombre. Il est, pour ainsi dire, moins quadrupède que les autres; il se tient ordinairement assis, presque debout, et se sert de ses pieds de devant comme d'une main, pour porter bouche; au lieu de se cacher sous terre, il est toujours en l'air; il approche des oiseaux par sa légèreté; il demeure comme eux sur la cime des arbres, parcourt les forêts en sautant de l'un à l'autre, y fait son nid, cueiile les graines, boit la rosée, et ne descend à terre que quand les arbres sont agités par la violence des vents.Buffon.

80.--Le président de Montesquieu et lord Chesterfield se recontrèrent, faisant l'un et l'autre le voyage d'Italie. Ces hommes étaient faits pour se lier promptement; aussi la liaison entre eux fut-elle bientôt faite. Ils allaient toujours disputant sur les prérogatives des deux nations. Le lord accordait au président que les Français avaient plus d'esprit que les Anglais, mais qu'en revanche ils n'avaient pas le sens commun. Le président convenait du fait; mais il n'y avait pas de comparaison à faire entre l'esprit et le bon sens.

Il y avait déjà plusieurs jours que la dispute durait; ils étaient à Venise. Le président se répandait beaucoup, allait partout, voyait tout, interrogeait, causait, et le soir tenait registre des observations qu'il avait faites.

Il y avait une heure ou deux qu'il était rentré et qu'il était à son oc. cupation ordinaire lorsqu'un inconnu se fit annoncer. C'était un Français assez mal vêtu, qui lui dit: 'Monsieur, je suis votre compatriote. Il y a vingt ans que je vis ici ; mais j'ai toujours gardé de l'amitié pour les Français,

et je me suis cru quelquefois trop heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je l'ai aujourd'hui avec vous. On peut tout faire (lans ce pays, excepté se mêler des affaires d'Etat. Un mot inconsidéré sur le gouvernement coûte la tête, et vous en avez déjà teny plus de mille. Les inquisiteurs d'Etat ont les yeux ouverts sur votre conduite; on vous épie, on suit tous vos pas, on tient note de tous vos projets; on le doute point que vous n'écriviez. ie sais de science certaine qu'on doit, peut-être aujourd'hui, peut-être demain, faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en effet vous avez écrit, et songez qu’une ligne innocente, mais mal interprétée, vous coûterait 'a vie. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. J'ai l'honneur de rous saluer. Si vous me rencontrez dans les rues, je vous demande un service que je crois de quelque importance, de ne pas me reconnaître; et si par hasard il était trop tard pour vous sauver, et qu'on vous prît, de ne pas me dénoncer. Cela dit, mon homme disparut, et laissa le président de Montesquieu dans la plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son secrétaire, de prendre ses papiers et de les jeter dans le feu.

sa

81.-A peine cela fut-il fait que lord Chesterfield entra. Il n'eut pas de peine à reconnaître le trouble terrible de son ami; il s'informa de ce qui pouvait lui être arrivé. Le président lui rendit compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brûlés et de l'ordre qu'il avait donné de tenir prête sa chaise de poste pour trois heures du matin: car son dessein était de s'éloigner sans délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pouvait lui être si funeste. Lord Chesterfield l'écouta tranquillement, et lui dit:

• Voilà qui est bien, mon cher président; mais remettons-nous pour un instant, et examinons ensemble votre aventure à tête reposée.'

• Vous vous moquez!' lui dit le président. •Il est impossible que ma tête se repose où elle ne tient qu'à un fil.'

• Mais qu'est-ce que cet homme, qni vient si généreusement s'exposer au plus grand péril pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel. Français tant qu'il vous plaira : l'amour de la patrie ne faint point faire de ces démarches

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