Imágenes de páginas
PDF
EPUB

le partage du butin. A ceux-ci les belles voiles, à ceux-ci les draps moëlleux, à ceux-ci les belles armes, les armes d'acier incrustées de nacre, les fusils à donble coup, les pistolets si beaux à la ceinture, si fiers au poignet; à ceux-là l'or en barre ou l'or nonnayé, à ceux-là les comestibles, le café, le sucre, le tabac, le vin, l'eaude-vie; au chef le tonneau de riz, au soldat le sac, à la femme la mesure, à l'enfant la pincée. Ainsi de tout: puis Alger, ivre et repue, ivre de vin français, repue de comestibles anglais, dansait en rond et tournait, comme un derviche jusqu'à ce qu'elle tombât sur la terre. Dans cet état, Alger paraissait ne pas exister; c'est peut-être dans cet état que la surprit une fois Barberousse; mais à coup sûr ce ne sut pas dans celui-là qu'elle chassa Charles-Quint.- L. Gozlan.

161.-L'intérieur de la jonque n'est pas divisé en ponts comme nos vaisseaux, mais en compartiments qui ne communiquent pas entre eux et sont séparés par des cloisons solides. On y descend par des écoutilles, et ils appartiennent à des maîtres différents qui y serrent leurs marchandises et leurs vivres. Certes, un objet qui vient d'un pays aussi hermétiquement fermé que la Chine, costume, vase, bronze, offre toujours un vif intérêt, car un peuple, quelque mystérieux qu'il soit, trabit toujours son secret dans son travail ou dans son art; mais qu'est-ce que cela, lorsqu'on voit l'indigène lui-même, un être humain d'une race séparée depuis des milliers d'années du reste de la création, race à la fois enfantine et décrépite, civi. lisée quand tout le monde est incivilisé; stationnaire au milieu des siècles qui s'écoulent et des empires qui disparaissent, aussi nombreuse à elle seule que toutes les nations qui peuplent le globe, et pourtant ignorée comme si elle n'existait pas ? Rien ne nous intéresse comme de voir un individu authentique d'une race humaine que l'on rencontre raremert en Europe. Sous cette peau bronzée, cet angle facial d'une ouverture différente, ce crâne bossué de protubérances qui ne sont pas les nôtres, nous cherchons à deviner en quoi l'âme de ce frère inconnu, adorant d'autres dieux, exprimant d'autres idées avec utre autre langrie, ayant des croyances et des

préjugés spéciaux, peut ressembler à notre âme; nous cherchons avidement à deviner, au fond de ces yeux où le soleil d'un hémisphère opposé a laissé sa lumière, la pensée dans laquelle nous pourrions communier et sympathiser. Ils étaient là quatre, tous jeunes gens, avec des teints fauves, des tempes rasées, colorées de nuances bleuâtres, des yeux retroussés légèrement aux angles externes, un regard oblique et doux, une physionomie intelligente et fine, à laquelle l'énorme natte de cheveux formant la queue sacramentelle, roulée sous un bonnet noir, donnait un cachet féminin: d'après nos idées de beauté, qui se rapportent malgré nous au type grec, ces virtuoses chinois étaient laids, mais d'une laideur pour ainsi dire jolie, gracieuse et spirituelle.— T. Gautier.

162.-Les courses commencent le 28 mai de chaque année, et durent près d'une semaine, mais le jour des jours est le 25, qui a pris le nom de Derby, parce que cette fête publique fut inaugurée en 1780 par le comte de Derby. Une semaine avant l'événement, dans les salons, les tavernes, les omnibus, les wagons de chemin de fer, on n'entend plus qu'un sujet de conversation : «Qui remportera le prix ?' De jour en jour l'émotion et la curiosité augmentent. La fièvre du Derby se communique du marché du turf à toutes les classes de la société. On parie avec fureur sur des chevaux qu'on n'a jamais vus, et dont quelquesuns ne doivent même pas concourir. Dans certaines rues de Londres, la circulation est interceptée par la foule des hommes qui spéculent sur les courses. Les femmes, que dis-je, les enfants eux-mêmes n'échappens point à cette maladie, qui est dans l'air. L'écolier qui se rend à la classe du matin avec quelques livres serrés dans une sangle de cuir a peut-être oublié d'étudier sa leçon ; mais demandez-lui les noms des chevaux que soutient sur le marché la faveur publique, il les sait par cour.

Cette fête nationale est aussi devenue avec le temps une institution qui domine même les affaires d'Etat, qui exerce la plus grande influence sur les moeurs anglaises, qui déplace chaque année un grand nonebre de fortunes par la manie du jeu de hasard.- Esquiros.

P

C.

FRENCH POËT ES.'

1. SEIZIÈME SIÈCLE.

§ 1.*

On dit bien vrai: la mauvaise fortune Ne vient jamais qu'elle n'en apporte

une, Ou deux, ou trois avecques elle: Sire, Votre cæur noble en sçauroit bien que

dire; Et moi, chétif, qui ne suis roi ni rien, L'ai éprouvé, et vous conterai bien, Si vous voulez, comment vint la

besogne. J'avois, un jour, un valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la bart de cent pas à la ronde, Au demeurant le meilleur fils du

monde.

Laisse le pire, et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Pour abréger mon

conte, Soyez certain qu'au sortir du dit lie N'oublia rien, fors de me dire adieu... Ce néanmoins, ce que je vous en mande N'est pour vous faire ou requeste ou demande.

(sembler, Je ne veux point tant de gens resQui n'ont souci autre que d'assembler (amasser).

[eux; Tant qu'ils vivront, ils demanderont, Mais je commence à devenir honteux, Et ne veux plus à vos dons m'arrester. Je ne dis pas, si voulez rien prêter, Que ne le prenne: il n'est point de

prêteur, S'il veut prêter, qui ne fasse un debteur. Et savez-vous, sire, comment je paye? Nul ne le sçait si premier ne l’es

saye. Vous me devrez, si je puis, du retour, Et vous ferai encores un bon tour; A cette fin qu'il n'y ait faute nulle, Je vous ferai une belle cédule A vous payer, sans usure, s'entend, Quand on verra tout le monde content; Ou, si voulez, à payer ce sera Quand votre los (louange) et renom

C. Marot.

cessera.

Ce vénérable ilot fut averti
De quelque argent que m'aviez départi,
Et que ma bourse avoit grosse apos-

tume.
Si se leva plus tôt que de coutume,
Et me va prendre en tapinois icelle,
Puis vous la mit très-bien sous son

aisselle, Argent et tout, cela se doit entendre, Et ne crois point que ce fût pour la

rendre; Car oncques puis n'en ai ouï parler. Bref le vilain ne s'en voulut aller Pour si petit, mais encore il me happe Saye et bonnet, chausse, pourpoint et

cape. De mes habits, en effet, il pilla Tous les plus beaux, et puis s'en habilla Si justement, qu'à le voir ainsi être Vous l'eussiez pris, en plein jour, pour

§ 2.*

Jadis un loup, dit-on, que la faim

espoinçonne, Sortant hors de son fort, rencontre

une lionne Rugissante à l'abort, et qui monstroit

aux dents L'insatiable faim qu'elle avoit

au

son maître. Finalement, de ma chambre il s'en va Droit à l'étable, où deux chevaux

trouva,

dedans.

* Write down the words in italics as they are spelt to-day.

Furieuse, elle approche; et le loup qui

l'advise D'un langage flateur luy parle et la

courtise: Car ce fut de tout temps que, ployant

sous l'effort, Le petit cède au grand, et le foible au

plus fort.

Quand la chaude lionne, à qui l'ardente

faim Alloit précipitant la rage et le dessein, S'approche, plus savante, en volonté

de lire; Le mulet prend le temps, et du grand

coup qu'il tire Luy enfonce la teste, et d'une autre

façon, Qu'elle ne sçavoit point, luy apprit' sa leçon.

M. Régnier.

d'autre proye,

§ 3.

Ta douleur, Du Perrier, sera donc éter

nelle ? Et les tristes discours Que te met en l'esprit l'amitié pater

nelle L'augmenteront toujours ?

Le malheur de ta fille au tombeau de

scendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison

perdue
Ne se retrouve pas?

ce

nouveau

Luy, dis-je, qui craignoit que, faute
La beste l'attaquast, ses ruses il employe.
Mais enfin le hasard si bien le secourut,
Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux

apparut.
Ils cheminent dispos, croyant la table

preste, Et s'approchent tous deux assez près

de la beste. Le loup qui la cognoist, malin et

deffant, Luy regardant aux pieds, luy parloit

en riant: ·D'où es-tu ? qui es-tu ? quelle est ta

nourriture, Ta race, ta maison, ton maistre, ta

nature?' Le mulet, estonné de

discours, De peur ingénieux, aux ruses eut

recours; Et, comme les Normands, sans luy

respondre: Voire ! Compère, ce dit-il, je n'ai point de

mémoire; Et comme sans esprit ma grand’mère

me vit, Sans m'en dire autre chose, au pied

me l'escrivit.' Lors il lève la jambe au jarretra

massée, Et d'un wil innocent il couvroit sa

pensée, Se tenant suspen:lu sur les pieds en

avant. Le loup qui l'apperçoit se lève de

devant, S'excusant de ne lire avecq' ceste parolle, Que les loups de son temps n'alloient

point à l'escolle.

Mais elle était du monde où les plus

belles choses
Ont le pire destin;
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les

roses,
L'espace d'un matin.

La mort a des rigueurs à nulle autre

pareilles ;
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les

oreilles,
Et nous laisse crier.

Le pauvre en su cabane, où le chaume

le couvre,
Est sujet à ses lois;
Et la garde qui veille aux barrières du

Louvre
N'en défend point nos rois.

Malherbe.

2. DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

§ 4. Rome, l'unique objet de mon ressenti- Rome, qui t'a vu naître, et que ton ment!

cour adore ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler Rome, enfin, que je hais parce qu'elle mon amant!

t'honore!

Puissent tous ses voisins, ensemble

conjurés, Saper ses fondements encor mal as

surés ! Et, si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident

s'allie! Que cent peuples, unis des bouts de

l'univers, Passent, pour la détruire, et les monts

et les mers! Qu'elle-même sur soi renverse ses

murailles, Et de ses propres mains déchire ses

entrailles ! Que le courroux du ciel, allumé par

mes veux, Fasse pleuvoir sur elle un déluge de

feux ! Puissé-je de mes yeux y voir tomber

la foudre, Voir ses maisons en cendre, et tes

lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier

soupir, Moi seule en être cause et mourir de plaisir !

Corneille.

J'ajoute en peu de mots : Toutes ces

cruautés, La perte de nos biens et de nos libertés, Le ravage des champs, le pillage des

villes, Et les proscriptions, et les guerres

civiles, Sont les degrés sanglants dontAuguste

a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner

des lois. Prenons l'occasion, tandis qu'elle est

propice. Demain au Capitole il fait un sacrifice: Qu'il en soit la victime, et faisons en

ces lieux Justice à tout le monde, à la face des

dieux. Là, presque pour sa suite il n'a que

notre troupe : C'est de ma main qu'il prend et l'encens

et la coupe ; Et je veux pour signal que cette même

main Lui donne, au lieu d'encens, d'un

poignard dans le sein. Ainsi d'un coup mortel la victime

frappée Fera voir si je suis du sang du grand

Pompée: Faites voir, après moi, si vous vous

souvenez Des illustres aïeux de qui vous êtes nés.'

Corneille.

§ 5.

Au seul nom de César, d’Auguste,

d'empereur, Vous eussiez vu leurs yeux s'en

flammer de fureur ; Et dans un même instant, par un effet

contraire, Leur front pâlir d'horreur, et rougir

de colère.

§ 6.

• Amis,' leur ai-je dit, "voici le jour

heureux Qui doit conclure enfin nos desseins

généreux : Le ciel entre nos mains a mis le sort

de Rome, Et son salut dépend de la perte d'un

homme, Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a

rien d'humain, A ce tigre altéré de tout le sang

romain. Combien, pour le répandre, a-t-il formé

de brigues ! Combien de fois changé de partis et de

ligues! Tantôt ami d'Antoine et tantôt en

nemi, Et jamais insolent ni cruel à demi.'

Des meurs du temps mettons-nous

moins en peine, Et faisons un peu grâce à la nature

humaine ; Ne l'examinons point dans la grande

rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque

douceur. A force de sagesse on peut être blâ

mable: Il faut parmi le monde une vertu

traitable; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des

vieux âges Heurte trop notre siècle et les com

muns usages; Elle veut aux mortels trop de perfec

tion: Il faut fléchir au temps sans obstination,

[blocks in formation]

ORONTE Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

ALCESTE C'est qu'ils ont l'art de feindre; et

moi, je ne l'ai pas.

ORONTE.

par

ORONTE,

Croyez-vous donc avoir tant d'esprit

en partage ?

Est-ce que vous voulez me déclarer Que j'ai tort de vouloir ... ?

ALCESTE.

Je ne dis pas cela. Mais je lui disais, moi, qu’un froid

écrit assomme; Qu'il ne faut que ce foible à décrier un

homme, Et qu'eût-on d'autre part cent belles

qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.

ORONTE. Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire ?

ALCESTE. Je ne dit pas cela. Mais, pour ne point

écrire, Je lui mettais aux yeux comme, dans

notre temps, Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.

ALCESTE Si je louais vos vers, j'en aurais davantage.

ORONTE. Je me passerai fort que vous les ap

prouviez.

ALCESTE. Il faut bien, s'il vous plaît, que vous

vous en passiez.

ORONTE. Je voudrais bien, pour voir, que de

votre manière Vous en composassiez sur la même

matière.

« AnteriorContinuar »