Imágenes de páginas
PDF
EPUB

a

mes espérances, et qui m'a valu de l'autre côté du Rhin le suffrage d'un célèbre historien de la philosophie, M. H. Ritter", j'ai dû songer enfin au grand public, à ce public français que Ramus avait tant à cæur d'initier à la philosophie et aux sciences, lorsqu'il entreprenait de lui « déclairer en sa langue et intelligence vulgaire le fruict de son estude , » et de mettre les arts libéraux « non-seulement en latin pour les doctes de toute naa « tion, mais en françoys pour la France, où il y a une « infinité de bons esprits capables de toutes sciences et

disciplines, qui toutefois en sont privez pour la diffia culté des langues ?. » Trois siècles se sont écoulés depuis qu'il publiait en français sa Dialectique, le premier ouvrage original de philosophie qui ait paru dans notre langue. Le moment n'est-il pas venu de rendre un patriotique hommage à un homme qui a été l'une des gloires les plus pures de son pays et de son temps?

Le nom de Ramus est demeuré célèbre parmi les érudits pour ses travaux en grammaire; mais, quoique le titre d'excellent grammairien ne soit pas à dédaigner, ce serait lui faire tort que de borner là son mérite; et d'ailleurs comment expliquer par là seulement le bruit extraordinaire qui s'est fait autour de son nom? Faute d'approfondir les causes des persécutions qui remplirent sa vie, Voltaire , qui voulait cependant honorer la mémoire de ce brave champion de la liberté, l'a rendu presque ridicule, en paraissant attribuer à je ne sais quelle dispute de prononciation les ressentiments terribles auxquels Ramus s'était exposé par son dévouement à la science, et par son zèle pour l'avancement de la vérité.

>

1 Geettinger gelehrte Anzeigen, no du 11 août 1849, p. 1268 et suiv.

Préface de la Grammaire françoise.

On peut le dire en toute assurance, Ramus est le plus grand philosophe français du XVI° siècle, l'un des plus brillants et des plus utiles précurseurs des temps modernes. Sa philosophie, longtemps florissante en plusieurs pays de l'Europe, était l'expression la plus complète de la renaissance; sa méthode fut comme un pressentiment de celle de Descartes; sa Dialectique servit de guide et souvent de modèle à Gassendi et aux auteurs de la Logique de Port-Royal. Le système qui porte son nom mérite encore de nos jours l'estime des philosophes et surtout des logiciens. Si je m'étais adressé uniquement à ceux-ci, j'aurais aimé à reprendre, pour les développer, les considérations que j'ai présentées ailleurs sur le ramisme et sur son histoire. Mais j'ai craint de dépasser les bornes de l'attention dans un siècle où j'entends dire qu'elle se perd aussi bien que le respect, et je me suis contenté de caractériser brièvement les réformes que Ramus a tentées dans presque toutes les sciences, surtout en logique, afin de donner au moins une idée d'un système qui a fait tant d'honneur à la France du XVIsiècle, qui a disputé avec succès à Aristote et à Mélanchthon l'empire de l'Allemagne philosophique, et qui a compté parmi ses plus chauds partisans des hommes tels qu'Omer Talon, le cardinal d'Ossat , Arminius et Milton.

Pour se rendre compte du rôle considérable que Ramus a joué en Europe avant Descartes, on n'a qu'à feuilleter quelques-uns de ses écrits , si remarquables par la diction autant que par la variété des connaissances; on

[ocr errors]
[ocr errors]

n'a qu'à jeter un coup d'æil sur la liste de ses nombreux ouvrages, si souvent réimprimés, et qui embrassent toutes les parties des sciences et de la philosophie. L'éloquence y est unie au savoir; on y voit partout comme un reflet de l'aimable sagesse de Socrate. Ces écrits polis et élégants, leçons et modèles de goût tout ensemble, étaient lus avidement dans toute l'Europe : plusieurs ont eu vingt, trente et même quarante éditions dans le cours d'un siècle. Aujourd'hui, l'on n'en saurait trouver nulle part une collection complète; ils sont dispersés çà et là dans les bibliothèques; le catalogue même n'en avait pas encore été dressé complétement. J'ai pris sur moi cette tâche ingrate, afin de préparer ou de rendre possible à quelque autre une édition générale des æuvres latines et françaises de Ramus. J'ai joint à ce catalogue un certain nombre de lettres inédites , que je dois à l'obligeance de deux de mes amis, MM. C. Bartholmèss et Charles Schmidt, de Strasbourg. Enfin j'ai pensé qu'il pouvait être utile, pour l'histoire de notre langue et de notre littérature philosophique, d'offrir au lecteur quelques extraits de la Dialectique de Ramus, de sa Grammaire et de ses discours en français.

Aux yeux de ses contemporains, le mérite saillant de Ramus était sans doute cette vive et puissante éloquence à laquelle ses propres ennemis rendaient hommage , qui rappelait à des disciples enthousiastes l'éloquence de Cicéron lui-même, et dont les triomphes sont attestés par les juges les plus sévères ou les plus compétents : le

· La Croix du Maine, Bibl. franç. , art. P. de la Ramée : « Homme estimé le plus grand orateur de son temps, et reconnu pour tel par ceux qui ont escrit contre luy. »

[ocr errors]

d'un

cardinal de Lorraine et l'archevêque Génébrard, aussi bien que Théodore de Bèze et Hubert Languet, Scévole de SainteMarthe, Estienne Pasquier. On le voit tour à tour apaiser de violentes émeutes d'écoliers, triompher à Heidelberg comme à Paris des cabales formées par ses adversaires, ou bien haranguer une armée de reîtres, et les faire marcher, sans argent, au secours de leurs coreligionnaires. Mais c'est au parlement de Paris et à la cour de Henri II, c'est surtout dans sa chaire au collége de France que son éloquence brille du plus vif éclat. Professeur incomparable, sa parole captivait des milliers d'auditeurs dans cet âge glorieux de l'université de Paris, alors

que bout de l'Europe à l'autre, les jeunes gens accouraient en foule pour entendre ces maîtres illustres, Pierre de la Ramée, Denis Lambin, Adrien Turnèbe et tant d'autres ', dont les leçons répandaient dans le monde, avec le respect du nom français, l'amour des lettres et d'une saine philosophie : splendeur inouïe, mais éphémère, et qui devait bientôt s'évanouir, grâce aux guerres civiles qui dépeuplèrent les écoles, et aux jésuites qui, après s'y être établis par la ruse et par la force, en chassèrent bientôt tous les maîtres qu'on soupçonnait de penser librement.

Il n'est pas sans intérêt, même de nos jours, d'étudier les essais de réformes par lesquels Ramus a marqué dans les sciences, dans les lettres et dans l'enseignement; car c'était à coup sûr un hardi penseur, un habile homme d'école et un écrivain distingué. Mais c'est l'homme surtout qu'il serait intéressant de faire revivre, cet homme qn’Estienne Pasquier nous dépeint « grandement désireux de nouveautez, » comme tout son siècle, et qui, après avoir été le jouet de la fortune, tantôt dans l'élévation et tantôt dans l'abaissement, termina une carrière de luttes et de persécutions par une mort affreuse, qu'on peut appeler sans exagération uu martyre.

1 Voir notre Notice sur Turnèbe, dans le Bulletin de la Société d'hist. du protestant. français, no d'avril 1855.

Trois disciples de Ramus ont écrit sa vie en détail : Jean Thomas Freigius', Théophile Banosius *, son dernier secrétaire, et surtout Nicolas de Nancel '. Ces trois biographies sont, avec les écrits de Ramus lui-même, les documents les plus sûrs et les plus importants à consulter pour le bien connaître. Mais ces auteurs ne sont guère lus aujourd'hui, et, chose singulière, on les voit bien rarement cités dans les innombrables notices dont un savant aussi fameux dans son temps ne pouvait manquer d'être l'objet. Nulle part cette existence dramatique, qui fut mêlée à tous les grands événements du siècle, ne se trouve retracée avec exactitude à la fois et avec ordre. Ainsi la mémoire de Ramus a eu la mêrne destinée que

a ses écrits : comme eux dispersée, elle attend comme eux d'être recueillie et rendue à l'histoire. Je me propose, dans la première et la plus longue partie de ce livre, de fondre en un seul et fidèle portrait tous ces portraits divers d'un homme à qui ses ennemis (et il en eut beaucoup) n'ont pu refuser la qualité d'homme de bien et

[ocr errors]

1 En tête de l'édition qu'il donna à Bâle (1574, in-49) des Commentaires de Ramus sur les discours de Cicéron.

2 Au devant d'un ouvrage posthume de Ramus : Commentariorum de religione christ. libri quatuor, Francfort, 1576, in-8o.

3 Petri Rami Veromandui, eloq. et phil. apud Parisios profess. regii, Vita, a Nic. Nancelio Trachyeno Noviodunensi, Rami discipulo et populari, descripta. Paris, Cl. Morel, MDIC, in-8°, 85 p.

« AnteriorContinuar »