Imágenes de páginas
PDF
EPUB

d'honneur, et qui, à un esprit élevé, joignait une très belle âme.

La vie de Ramus n'est pas seulement remarquable par la bizarrerie de ses aventures, par de nombreuses et émouvantes péripéties, qui aboutissent à un dénouement tragique. A part cet intérêt tout romanesque, elle nous donne le spectacle plus rare de grandes épreuves héroïquement subies : la pauvreté, la misère et le deuil, toutes les disgrâces de la fortune et du pouvoir, la perte de sa charge, les insultes et les attaques à main armée de ses adversaires, la guerre, l'exil, la mort même, Ramus a tout accepté non-seulement avec résignation, mais avec bonheur. C'est lui-même qui nous le dit en plusieurs endroits de ses écrits : « Je supporte sans peine « et même avec joie ces orages, quand je contemple dans « un paisible avenir, sous l'influence d'une philosophie

plus humaine, les hommes devenus meilleurs, plus

polis et plus éclairés '. » Dans un temps comme le nôtre, où l'on se plaint de voir les caractères s'effacer, il est peut-être utile de peindre un homme d'un esprit indépendant, d'une volonté ferme et intrépide, offrant l'exemple de presque toutes les vertus, mais surtout attaché à ses croyances, et mettant noblement à leur service ses facultés, sa fortune et sa vie. Après s'être élevé par un travail opiniâtre, il oppose aux injures du sort une inaltérable patience, et se fortifie contre les injustices des hommes par le sentiment de son droit ? et par sa foi dans la justice et la bonté divine. Au moment

2

1 Collectaneæ præfat., etc. (édit. de 1577), p. 148, et ailleurs.

2 Collect. præf., etc., p. 100 : « Leges dominæ hominum, non homines tyranni legum. »

où d'aveugles adversaires pensent étouffer l'enseignement d'une science alors nouvelle, il est beau de le voir triompher de cette impudente coalition de l'ignorance et de la haine, en fondant à ses frais, lui, simple particulier, une chaire de mathématiques au collége de France. Et lorsque l'heure du sacrifice suprême est arrivée, lorsque d'infâmes sicaires viennent immoler cette innocente victime, comment se défendre d'un profond attendrissement, en lui entendant rappeler les paroles de son Sauveur : « Pardonne-leur, mon Dieu : car ils ne savent ce qu'ils font! »

En résumé, Ramus se présente à nous sous un triple aspect. Nous avons à étudier en lui le professeur, le philosophe et le chrétien : le philosophe qui a tant contribué à émanciper les esprits, qui a exercé en Europe une si longue et si salutaire influence, et dont un écrivain du siècle dernier disait qu'il a été « le plus grand philosophe qu’ait eu l'université de Paris"; » le professeur à qui l'historien Pasquier rend ce beau témoignage : « Ramus en enseignant la jeunesse estoit un homme d'Estat; » enfin le chrétien selon l'Evangile, qui scella de son sang sa foi en Jésus-Christ. A tous ces titres, je l'avoue, sa mémoire m'est chère; à tous ces titres aussi, je me suis senti appelé à l'honneur de faire son éloge, puisque, par un concours de circonstances que je ne puis m'empêcher de regretter, je suis en ce moment, dans l'université de France, le seul professeur protestant de philosophie.

Un auteur contemporain a dit qu'au XVIsiècle a la persécution était la jurisprudence universelle des commu

[ocr errors]

1 De la Monnoye, note sur l'art. P. de la Ramée, dans la Bibl. fr.

nions chrétiennes. » Je ne sais si cette assertion est bien exacte ; mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que tel n'est pas l'esprit du siècle où nous vivons. Il y avait alors des passions qui, grâce à Dieu, ne sont plus de notre temps, une âpreté de discussion que tout le monde aujourd'hui réprouverait, une intolérance sauvage qui excite parmi nous une horreur unanime. C'est donc avec l'espoir de ne troubler aucune conviction respectable que j'ai raconté les persécutions, tantôt ridicules et tantôt barbares, dont la liberté philosophique et religieuse fut l'objet dans la personne de Ramus. J'ai fait encore mon devoir d'historien , en flétrissant partout, avec l'énergie dont je suis capable, le vice et le crime, le fanatisme, l'hypocrisie, l'arbitraire et la cruauté; heureux si ces pages, que m'a dictées ma conscience, pouvaient contribuer à affermir dans quelques âmes les sentiments les plus naturels à l'homme, ou du moins les plus conformes à la dignité de sa nature et à la grandeur de sa destinée morale : l'amour de la vérité, le respect des droits de la pensée, un esprit de conciliation et de support, le dévouement au bien et au progrès, enfin la charité, cette vertu de ceux que Dieu aime, ce signe divin auquel Jésus-Christ a déclaré qu'on reconnaîtrait partout ses vrais disciples!

Paris, 19 juin 1855.

PREMIÈRE PARTIE

VIE DE RAMUS

I

(1515-1536)

Naissance de Ramus. Ses premières années. Ses études au collége

de Navarre. Son dégoût pour la scholastique. Thèse paradoxale contre Aristote; il est reçu maître ès arts.

[ocr errors]

Pierre de la Ramée, dit Ramus, naquit à Cuth, village très ancien du pays de Vermandois, entre Noyon et Soissons. Son nom a trouvé place dans le Théâtre de la noblesse françoise du Père Fr. Dinet (Paris, 1648, in-fol.), et ce n'est pas sans raison : car il descendait d'une famille noble, originaire du pays de Liége. Lorsque cette ville eut été prise et réduite en cendres par Charles le Téméraire , en 1468, l'aïeul de Ramus, dépouillé de tous ses biens, se réfugia en Picardie, où il fut réduit par la misère à se faire charbonnier. Son fils, Jacques de la Ramée, fut laboureur, et épousa une femme aussi pauvre que lui, nommée Jeanne Charpentier'. C'est de ce mariage que naquit Pierre de la Ramée et, comme plus tard ses ennemis et ses envieux se faisaient une arme contre lui de l'obscurité de sa naissance, loin d'en rougir, il releva lui-même ces attaques avec une juste indignation dans son Discours d'installation au Collége de France (1551) : « On m'a reproché, dit-il, comme une honte d'être le fils d'un charbonnier. Il est vrai qu'après avoir vu prendre et saccager sa ville natale, mon grand-père exilé de sa patrie se fit charbonnier; mon père était laboureur; j'ai été moi-même encore plus misérable que tous les deux, et voilà ce qui a donné lieu à je ne sais quel mauvais riche, sans aïeux ni patrie, de me reprocher la pauvreté de mes nobles ancêtres. Mais je suis chrétien, et je n'ai jamais considéré la pauvreté comme un mal ; je ne suis pas de ces péripatéticiens qui s'imaginent qu'on ne saurait faire de grandes choses, si l'on n'a point de grandes richesses..... O Dieu tout-puissant! ce petit-fils de charbonnier, ce fils de laboureur, cet homme accablé de tant de disgrâces, ne te demande pas des richesses qui lui seraient inutiles pour une profession dont les seuls instruments sont du papier, une plume et de l'encre; mais il te supplie de lui accorder pendant toute sa vie un esprit droit, un zèle et une persévérance qui ne se lassent jamais'.

Plusieurs historiens procédant par conjecture, ou s'appuyant sur des autorités insuffisantes, font naître Ramus

[ocr errors]
[ocr errors]

1 Nancel, Vita Rami, p. 8: « Ut essent ambo, sicuti Horatius ait, humili de plebe parentes. » Voyez plus bas (chap. X) de plus amples détails sur le nom, la naissance et la famille de Ramus.

2 Oratio init. profess. suæ habita. Cf. Th. Zuinger, Theatrum vitæ humanæ (1604, in-fol.), vol. XX, I, III, p. 3697, col. b.

« AnteriorContinuar »