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passe 1 million. Ce gros revenu n'est point sujet à l'impôt. Mais si la même entreprise est fondée sous la forme d'une société, le profit qu'elle recueillera, distribué sous forme de dividendes et partagé entre un millier d'actionnaires, sera frappé d'une taxe de 4 p. 100. Est-ce bien en augmentant encore cette taxe qui atteint le capital divisé en fractions accessibles à la foule des petits capitalistes, tout en épargnant le capital concentré entre les mains des grands, que l'on établira plus de justice en matière d'impôt?

L'avènement au pouvoir d'un ministère présidé par le chef du parti protectionniste a ému non sans raison nos amis. Dans la séance du 8 mai de la Société d'économie industrielle et commerciale, un des membres les plus zélés de notre Société d'économie politique, M. J. Fleury, s'est fait l'organe de leurs appréhensions :

la satisfaction causée par le départ du cabinet Bourgeois a été atténuée, a-t-il dit, par l'arrivée au pouvoir de M. Méline et, avec lui, d'hommes d'un protectionnisme égal au sien. L'inquiétude n'a pas été calmée par la déclaration ministérielle ; sans doute, le ministère y affirme son désir de rester fidèle à l'idéal de justice et de solidarité qui est la tradition du parti républicain. Mais toutes les mesures protectionnistes ont été proposées, soutenues, acceptées, en invoquant ce même idéal de justice et de solidarité. Et comme le protectionnisme n'est pas autre chose qu'une répartition arbitraire des biens, qu'il réglemente par la loi la spoliation des uns au profit des autres, qu'il a ainsi avec le collectivisme cette identité de caractère de tendre à diviser la nation en deux classes, dont l'une vit aux dépens de l'autre, il faut en conclure que la déclaration ministérielle aurait bien fait d'expliquer ce que les ministres entendaient par ces mots de justice et de solidarité ?

... On parle, dans certains milieux, a-t-il ajouté, de hâter le vote de la loi du Cadenas, pour pouvoir ensuite plus commodément relever le droit d'entrée sur le blé, le porter de 7 francs à 10 francs, peut-être à 12 francs, à moins qu'on ne ressuscite l'échelle mobile, ce qui serait encore mieux et comblerait les veux de la Société des Agriculteurs. On voudrait aussi rendre plus restrictif le régime des entrepôts, combler de nouvelles faveurs la marine marchande ; qui sait ? revenir peut-être à la surtaxe du pavillon. Les industries primées, comme la filature de soie, voudraient émarger au budget, plus encore qu'elles ne l'ont fait. Et puis, – il ne faut pas l'oublier, – il n'a pas tenu à M. Méline que l'Hôtel des Monnaies ne fût rouvert à la frappe libre des écus d'argent.

T. XXVI. — JUIN 1896.

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Sous l'impression de ce discours, la Société a voté la résolution suivante, qu'elle a chargé son bureau de communiquer à M. le ministre du Commerce et de l'industrie :

La Société d'économie industrielle et commerciale, fidèle à ses convictions libérales, est prête à appuyer de l'autorité de son opinion toutes les mesures qui tendront à faire obstacle à la marche du socialisme. Elle est non moins résolue à combattre, comme elle l'a toujours fait, toute mesure protectionniste. Elle veut espérer que le ministère actuel, qui n'est au pouvoir que parce qu'il s'est montré disposé à combattre le socialisme, n'en profitera pas pour donner aux protectionnistes de nouvelles satisfactions.

Ces nouvelles satisfactions, le ministère actuel n'a pas moins essayé de les donner aux protectionnistes en essayant d établir, de concert avec la commission des douanes, un droit sur le minerai de plomb. La France produit 12.000 tonnes de plomb environ, elle en consomme 80.000.Le droit proposé de 1 fr. 50 les 100 kilogrammes aurait donc coûté aux consommateurs la somme de 1.200.000 francs et rapporté aux producteurs 180.000 francs. D'où il est permis de conclure qu'il eût été certainement préférable d'obliger les consommateurs à payer directement aux producteurs cette somme de 180.000 francs, plutôt que de recourir à un système de subvention indirecte qui leur en coûterait 1.200 000. Quoique M. le ministre du Commerce se soit efforcé de démontrer la supériorité économique de ce système que l'honorable M. Méline a sinon inventé du moins ressuscité, la Chambre a refusé, à une majorité de 255 voix contre 232, de l'étendre au plomb. Elle a adopté un contre-projet de M. Siegfried qui maintient le statu quo, sauf à frapper d'un droit compensateur le plomb désargenté dans le cas où les pays producteurs élabliraient un droit de sortie sur le plomb argentifère. C est de la compensation, ce n'est plus de la protection pure et simple, et c'est, nous en avertissons la majorité, un pas de fait dans la voie pernicieuse du libre-échange.

M. le ministre des Affaires étrangères a présenté un projet de loi declarant colonie française l'île de Madagascar et les îles qui en dépendent. L'adoption de ce projet aura pour conséquence de permettre à la métropole d'étendre à sa nouvelle colonie le régime protectionniste qui fleurit chez elle, en enlevant aux Anglais et aux Américains le bénéfice de la nation la plus favorisée qui leur est concédé par des traités dont les Chambres de commerce de Londres, de Manchester et de New-York réclamaient dernièrement le maintien. Que les protectionnistes se félicitent de la suppression de cet obstacle à l'établissement du régime qui leur est cher, cela se conçoit parfaitement. Mais que notre confrère M. Leroy-Beaulieu s'expose à leurs éloges, en préconisant l'introduction du vieux régime colonial à Madagascar, cela nous étonne un peu.

« Quant à croire, dit-il, que, après avoir sacrifié 7.000 hommes pour la prise de Tananarive, 120 ou 130 millions pour les frais seuls de l'expédition, sans compter les sommes notables qui nous incomberont, au moins pendant quelques années, du chef de l'occupation et de l'administration, nous nous résignerions à voir les Anglais, les Allemands, les Américains placés exactement sur le même pied que nous et jouissant des mêmes droits dans la grande île, c'était vraiment une exquise naïveté. En s'entêtant à cette formule, absolument nouvelle et creuse, n'ayant aucun droit de cité dans le monde, ne constituant aucun titre précis, le protectorat diplomatique, on faisait de Madagascar un communal européen, dont la France aurait dû couvrir tous les frais. »

Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer à notre savant confrère que les Anglais, qui ne passent pas cependant pour un peuple naïf, commettent cette exquise naïveté, et ne s'en trouvent pas mal. Dans leurs colonies, les étrangers, Français, Allemands, Américains, etc., sont placés exactement sur le même pied qu'eux. Et ces colonies transformées en « communal » et rendues accessibles au commerce universel se développent avec une telle rapidité qu'elle comptent pour près d'un tiers dans le commerce de l'Angleterre. En outre, elles ne grèvent son budget que d'une somme insignifiante. Le rapport de M. Turrel nous apprend, au contraire, que les colonies françaises, moins l'Algérie et la Tunisie, figurent au budget des dépenses de la métropole pour 80 millions, et dans le tableau de ses exportations pour 95 millions seulement. Encore, ajoute l'honorable rapporteur, ces 95 millions d'exportations consistent-ils surtout en produits destinés à notre armée de fonctionnaires et payés dès lors par le budget métropolitain.

Dernièrement, l'Economist faisait ressortir la différence économique et financière des deux systèmes dans un article dont nous recommandons particulièrement la lecture aux protectionnistes anciens et nouveaux.

La France agit-elle sagement en endossant toutes ces charges coloniales ? Nous ne pouvons le croire, même en faisant la plus large part à ce fait que le commerce avec les colonies françaises est principalement entre des mains françaises, et qu'une grande quantité de marchandises françaises est expédiée chaque année aux colonies. Sans doute les colonies françaises sont clientes de la France, mais il en est de même, et sur une plus vaste échelle encore, pour des pays avec lesquels elle n'a pas d'attaches politiques et pour lesquels elle ne dépense pas un centime. Il est impossible, en vérité, de montrer que la France retire un profit des sommes qu'elle dépense pour ses colonies. Cela étant, nous sommes naturellement amenés à nous poser cette question : Comment la France pourra-t-elle déposer ce fardeau et mettre de l'ordre dans ses possessions coloniales ? car il est bien évident qu'elle ne peut continuer indéfiniment à suivre la voie dans laquelle elle est actuellement engagée. Nous croyons qu'à cette question il n'y a qu'une seule réponse : « En refondant entièrement son système colonial. » Aujourd'hui, d'après la notion et la pratique françaises, les colonies n'ont d'autre but et d'autre raison d'être que de servir de débouchés aux produits de la métropole, quels que puissent être les effets de ce système sur le commerce local. Si la France veut se débarrasser des charges fiscales jointes à ses possessions, elle doit abandonner cette idée et adopter celle qui a prévalu en Angleterre pendant les soixante-dix ou quatre-vingts dernières années, qu'une colonie doit être dotée aussi promptement que possible d'une autonomie politique et économique. La notion anglaise est qu'une colonie est destinée pardessus tout à se soutenir elle-même, à supporter elle-même ses taxes fiscales, et que pour atteindre ce but, son commerce doit être développé et encouragé en vue de concourir à son propre progrès. Le résultat de ce système est que presque toutes nos colonies paient leurs frais, et que très peu sont une charge pour l'empire. Les Français ne devraient pourtant pas etre si lents à comprendre les bienfaits de ce système, car la seule colonie qui leur offre des perspectives satisfaisantes, qui paie ses frais et ne demande aucune aide à la métropole, est une colonie gouvernée, en fait, d'après le système anglais. Seule parmi les possessions françaises, Tunis n'impose pas de charges à la métropole. Mais à Tunis, le système colonial français n'a jamais été appliqué dans toute sa rigueur. Tunis, grâce à ces traités de commerce qui sont si hautement dénoncés par les protectionnistes français, n'est pas comprise dans le cercle brûlant du tarif général.

Les autres pays peuvent envoyer leurs marchandises à Tunis sans se trouver en face d'un tarif prohibitif. De plus, à Tunis, l'administra

tion, quoique lourdement surchargée d'une escouade aussi nombreuse qu'inutile de fonctionnaires français, n'est pas modelée sur celle d'un département français. En sorte que le pays n'est pas épuisé par le fonctionnarisme ou par un tarif sans merci.Aussi, Tunis progresse sans que ce soit au détriment de la France. Si les Français sont sages, ils prendront ces résultats en considération, et remodèleront leur système colonial en conséquence. S'ils le font, ils pourront réduire l'accroissement de leurs dépenses coloniales et créer une situation où l'acheminement vers l'expansion coloniale ne signifiera pas nécessairement l'acheminement vers la ruine.

A ces sages conseils de l'Economist, nous nous bornerons à ajouter une simple considération plutôt morale et politique qu'économique, c'est que l'Angleterre libre-échangiste en ouvrant ses colonies au commerce universel, sans s'y réserver aucun privilège, intéresse toutes les nations au succès de ses entreprises coloniales, tandis qu'elles doivent plutôt souhaiter que la France protectionniste échoue dans les siennes. Et, pourra-t-on encore opposer, en cette matière, la générosité de la France à l'égoïsme de l'Angleterre ?

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Simple extrait d'une correspondance de Madagascar, adressée par le dernier courrier à un journal ministériel :

A signaler un coup de main hardi, opéré par le capitaine Bordeaux, des tirailleurs algériens.

Après une marche forcée, le capitaine Bordeaux, à la tête de sa compagnie, a cerné deux villages notés comme repaires de Fahavalos ; il y a mis le feu. Tous les habitants mâles, sans exception, ont été tués ou faits prisonniers. Les femmes et les enfants ont eu la vie sauve.

Comme le remarque la Justice, ce massacre sans enquête, sans jugement, n'est pas précisément propre à faire aimer la domination de la France à Madagascar et à y démontrer la supériorité de sa civilisation.

Une circulaire récente enjoignait aux fournisseurs du café destiné aux troupes employées dans les colonies de le demander exclusivement à la production coloniale. Quoique cette production y jouisse des bienfaits de la protection, elle a été reconnue insuffisante à une consommation pourtant assez limitée, et il a bien fallu continuer de recourir au café étranger. N'est-ce pas humiliant ? Ajoutons que les caféières étaient autrefois floris

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